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Originaire de Buffalo dans l’état de New-York, à 600 bornes environ de NY City, et aujourd’hui délocalisé à Atlanta, en Géorgie, Alvin Worthy, alias Westside Gunn, est davantage un rappeur charismatique qu’un grand technicien. On l’aime généralement pour ses gimmicks scélérates, pour la tonalité dystopique de ses textes ainsi que pour ses sonorités froides, en somme pour sa personnalité d’écorché vif. Correspondance singulière entre le fond et la forme, particulièrement marquée sur ce dernier opus : son flow traîne sur les instrus à l’instar du gamin des rues qu’il était jadis, lorsqu’il s’évertuait encore à y trouver les moyens de sa propre survie tout en caressant le rêve lointain d’une prestigieuse carrière de rappeur pour enfin sortir du dénuement.

Celui qui a été élevé par The Worst City On Earth, bien plus en tout cas que par ses parents, a le mérite d’être resté fidèle à ses racines et donc à une certaine idée de son art. « My style is real classic, gutter, New York boom bap feel », déclarait-il ainsi à Nahright en 2015. Ce qui est certain, c’est qu’après avoir passé 4 ans à peaufiner le dosage de sa potion magique sur les EP Roses Are Red… So Is Blood (produit par The Purist), Griselda GhostDon’t Get Scared Now (avec le concours toujours remarquable du frangin Conway) et There’s God And There’s Flygod, Praise Both, il est devenu à 33 ans l’une des figures incontournables du rap « d’inspiration new-yorkaise ». Il était donc grand temps pour lui de se lancer dans l’aventure du premier album.

Sur Flygod, le rappeur de Buffalo nous emmène en croisière dans la paume du ghetto, où la ronde sans fin des sachets de poudre et des liasses de billets imite dans une glaçante symétrie celle des gyrophares qui en sillonnent les artères. L’équipage réuni pour l’occasion fait la force de l’album. Il se compose à la fois de vieux corsaires voguant depuis bien longtemps sur les eaux troubles du rap game (Roc Marciano, Action Bronson, Apollo Brown, Danny Brown, Chase, Q-Bert, Alchemist, Statik Selektah, Skyzoo) et de jeunes matelots moins expérimentés mais tout aussi talentueux (Meyhem Lauren, Camouflage Monk, Your Old Droog et bien d’autres). En compagnie de notre capitaine et de la tronche en biais du frangin Conway, son commandant de bord de toujours, on remonte la côte Est de Miami jusqu’à la frontière canadienne, en passant par Baltimore et Fairfax. Un pèlerinage interminable à travers la jungle urbaine, toute aussi violente et peut-être même plus cruelle encore. Une jungle qui ne s’interdit rien et a depuis longtemps brouillé les frontières entre le simple racket d’opportunité, le braquage à main armée et le meurtre prémédité en bande organisée.

Conway lui-même en a fait les âpres frais en 2012 : alors qu’il est au volant de sa voiture, il réchappe de justesse d’une fusillade qui laissera néanmoins le côté droit de son visage gourmé à vie à raison d’une hémiplégie faciale. WSG en a lui aussi connu la crasse et la dureté, à travers la proximité des gangs, les règlements de comptes, la confrontation avec les forces de l’ordre et les murs d’une cellule entre lesquels il aurait pu finir ses jours s’il n’en avait, comme son frère, réchappé in extremis. En décidant de se reprendre en main, à la suite du décès brutal d’un proche…

C’est ce retour à l’état de nature sans concession, qui décime sa ville, que nous raconte l’album. Notre itinéraire s’annonce donc pour le moins risqué. Mais le plan de navigation est fixé et il n’est pas question d’en dévier. Avant que le vaisseau ne lève l’ancre et ne s’engouffre inexorablement dans les interstices du ghetto, enfilez donc dès à présent votre gilet pare-balles car ici (comme ailleurs), votre gilet de sauvetage classique ne sera d’aucun secours.

 

 

Sur les nappes éthérées et lancinantes de Tommy Daringer, beatmaker maison de Griselda Records et principal producteur de l’album, WSG nous plonge dans une ambiance de coupe-gorge et survole en images souvent poignantes les basses besognes de cet organigramme ombrageux. Il se pose en témoin privilégié d’une véritable nébuleuse d’activités clandestines, dont il donne à voir tous les échelons et tous les vices, du corner boy en mal de fortune au druglord réputé intouchable tôt ou tard rattrapé à son tour par une réalité bien différente (« Free Chapo »). « Fly Street Shit », comme il le résume lui-même. A cet égard, son écriture plutôt métaphorique, son style de « survol » caractérisé par des ellipses fréquentes et des évocations qui, pour être décousues, n’en sont pas moins gorgées de détails, accentuent encore la cohérence du titre du projet.

 

 

A mesure qu’on aborde aux silhouettes enténébrées peuplant les rues, d’où suintent comme d’une plaie infectée tous les périls de ce monde interlope, on pénètre le nuage névrotique de l’enfant des banlieues malfamées de Buffalo. La drogue, l’argent, les flics et donc, fatalement, les balles qui virevoltent partout telles des moustiques de plomb en Amazonie urbaine. Omniprésent dans la conscience du rappeur, leur bourdonnement sordide ne quittera d’ailleurs pas un instant les tranchées d’un album de guerre aux paroles rudes et à l’ambiance résolument martiale. Comme un clin d’œil à son blaze, WSG a remplacé les drums par le fracas des rafales sur plusieurs morceaux (« Dunks », « Shower Shoe Lords », « Hall », « Free Chapo », « Chine Gun »). Meilleur exemple de ces instrus sans percussions : le titre  « Dudley Boyz », signé Alchemist, sur lequel les chœurs de violons associés aux bars d’Action Bronson transportent au beau milieu d’un ring de catch flottant en apesanteur.

 

 

La plupart des productions, lentes, minimalistes et sombres, installent une atmosphère menaçante qui fait écho à des artistes de la Big Apple tels Mobb Deep ou Roc Marciano. Après la collaboration entre Prodigy et Conway sur le mini EP Hell Still On Earth  (dont le titre rend hommage au troisième album de Mobb Deep), il n’est donc pas surprenant de retrouver ici Roc Marciano, à la production de « Hall » et au micro pour une prestation de haut vol sur l’excellent « Omar’s coming ». Dans une tentative franchement réussie de réconcilier la rue avec le boom-bap new-yorkais classique, conformément aux ambitions affichées du label, cette référence au personnage mythique de la série The Wire vient compléter le cursus en gangsterologie proposé par WSG, aux côtés d’El Chapo, Scarface ou Don Corleone pour ne citer qu’eux. Les instrus accompagnent à la perfection la voix juvénile de notre écorché vif, laquelle n’est jamais autant sublimée que par le contraste avec le style démesurément brut de Conway. Cet équilibre subtil entre les deux hommes est assurément l’une des forces vives de Griselda, et fait d’eux l’un des duos les plus intéressants du rap US ces dernières années.

 

 

Le projet fait également la part belle au chant des sirènes – autant celles du triangle des Bermudes (intro de « Shower Shoe Lords », « Hall », « Mr. T ») que celles des patrouilles de police qui quadrillent les quartiers déshérités de la ville. Saluons par ailleurs les précieux scratchs de Q-Bert sur « King City », les saxos langoureux de « Chine Gun », la présence de Meyhem Lauren, étoile montante et pote d’Action Bronson qui s’illustre avec panache sur « Over Gold », celles de Statik Selektah et de l’impeccable Skyzoo sur « 50 Inch Zenith », sans oublier enfin la prestation d’Apollo Brown, caution soul du rap game qui nous propose comme souvent la prod la plus chaleureuse du projet avec le brillant « Mr. T ».

 

 

Au total, Flygod est un premier album original et authentique qui transpire autant la personnalité de WSG que l’anxiété, la crasse et le sang qui sont la loi des ghettos durs. Loin de se fondre dans une scène de l’underground new-yorkais qui a dernièrement la fâcheuse tendance à multiplier les clônes, le rappeur de Buffalo prend ici un départ prometteur en livrant un véritable must-have du downtempo sombre et glacial.

En un mot comme en cent, Flygod figure incontestablement parmi les 10 meilleurs albums de rap US de 2016.

 

 

Date de sortie : 11 mars 2016 // Label : Griselda Records

Ecouter l’album

Tracklist :

  1. Dunks (feat. Conway) (Prod. Daringer)
  2. Gustavo (feat. Keisha Plum) (Prod. Daringer)
  3. Shower Shoe Lords (feat. Benny) (Prod. Daringer)
  4. Vivian at the Art Basel (feat. Your Old Droog, prod. Camoflauge Monk)
  5. Hall (prod. Roc Marciano)
  6. Free Chapo (feat. Conway) (Prod. Daringer)
  7. Over Gold (feat. Meyhem Lauren) (Prod. Daringer)
  8. Bodies on Fairfax (feat. Danny Brown) (Prod. Daringer)
  9. Chine Gun (Prod. Daringer)
  10. King City (feat. Mach Hommy & DJ Qbert, prod Tha God Fahim)
  11. Omar’s Coming (feat. Roc Marciano & Conway) (Prod. Daringer)
  12. Mr. T (prod. Apollo Brown)
  13. 50 in. Zenith (feat. Skyzoo, prod. Statik Stelektah)
  14. Sly Green Skit (Prod. Daringer)
  15. 55 & a Half (Prod. Daringer)
  16. Albright Knox (feat. Chase) (Prod. Daringer)
  17. Dudley Boyz (feat. Action Bronson, prod. The Alchemist)
  18. Outro (feat. Bro A.A. Rashid, prod. Camouflage Monk)

 

Le Scribe

Hugo Benezra (a.k.a. Le Scribe)
Chroniqueur sur Epidemix
Fondateur et auteur chez Grapes of Rap, le blog spécialisé sur le rap français et américain qui se donne pour objectifs d’en décrypter les tendances et d’en cartographier les univers. Parce que les rappeurs sont eux aussi, à leur manière, des raisins de la colère.