HIP HOP FAIS MOI PEUR !

 

La peur est assez dévalorisée dans nos sociétés occidentales, car elle s’oppose à une notion très valorisée quant à elle : le courage. La peur est alors considérée comme une émotion négative, indiquant la faiblesse de celui qui l’éprouve et qu’il s’agirait toujours de dépasser. Pourtant, la peur n’est pas toujours un signe de faiblesse, elle peut être de deux natures différentes. La première est saine en ceci qu’elle nous indique ce qui peut s’avérer être dangereux, nous mener à notre perte.

 

La seconde est plus ambivalente, car elle se donne les atours de la première alors que le danger n’est pas réel, mais fantasmatique. Dans cette seconde acception, la peur est alors de l’ordre de l’angoisse, de ce qui nous empêche d’avancer correctement, de faire face. Alors que la peur originelle est intuitive, s’inscrivant dans les réflexes de protection des humains, favorisant ce que Spinoza appelle le conatus (la persévérance dans l’être), la seconde est traumatique car elle renvoie à un événement antérieur mal digéré. La peur a donc deux aspects différents qui se confondent souvent dans les expériences humaines.

 

Ainsi, l’une est indicateur d’un danger qu’il s’agirait d’éviter quand la seconde bloque l’individu dans les marasmes de ses propres turpitudes. Comment dissocier la peur saine de celle qui nous empêche d’avancer ? Comment agir sur ses peurs irrationnelles pour en limiter l’effet de tétanie ? C’est ce qu’interrogent Vin’s et Silver dans ce titre simple et efficace : Peur.

Souvent rapprochées de l’enfance, les peurs/angoisses se construisent sur des expériences archaïques. Elles créent des monstres et des angoisses spécifiques dont la fonction est à la fois de signifier la source de la peur et dans le même temps d’en empêcher le dévoilement. Elles sont des symptômes d’un traumatisme sans pour autant le décrire exactement. Ces monstres relèvent de l’imaginaire et sont constitués à partir d’éléments connus qui, mis en commun, donnent une figure irréelle, impensable, terrifiante donc. Par exemple, le dragon est un monstre qui cumule à la fois la figure du serpent, du dinosaure, de l’aigle, etc.).

 

Autrement dit, le monstre est celui qui étonne, surprend, n’est pas là où on l’attend, ne peut pas s’anticiper. Cet étonnement dépend néanmoins des normes à l’œuvre dans la société pour être généré. Même si certains archétypes traversent les siècles, pas tous. Ce qui étonnait au 12ème siècle n’est plus ce qui étonne aujourd’hui au regard des évolutions scientifiques, sociétales, politiques et économiques. Les monstres sont donc ceux que la société produit et non des entités existant de tous temps et pour toujours.  Ils peuvent même devenir des monstres gentils (Monstres et compagnies, Casimir, etc.) et signifient désormais le monde de l’enfance.

 

Les monstres et les peurs appartiennent à l’imaginaire de l’enfant, mais une fois celui-ci adulte, ils disparaîtraient ? Avoir peur en étant adulte, serait alors un signe de non maturité ? N’y aurait il plus de monstres à l’âge adulte ? Qu’en dit le rap français ? N’est-ce pas finalement à partir de ces monstres de l’enfance que se construisent les adultes ? N’est-ce pas dans la poésie des rêves et cauchemars de l’enfance que se niche le désir, l’appétence, l’envie d’être ? En tout cas, c’est ce qu’induisent Scylla et Isha sur un thème de Sofiane Pamart dans Une clope sur la Lune. Finalement, à partir de nos fantasmes d’enfants, de nos peurs et de nos rêves (les uns et les autres étant intimement liés) que se réalise l’humanité de chacun. Pour être humain, encore faut il être en paix avec ses rêves et ses monstres.

Si la peur est mal vue dans nos sociétés occidentales, c’est que ces dernières valorisent le héros, à savoir l’homme qui surmonte ses peurs, les dangers présents dans la nature, affronte les monstres. C’est le héros sportif qui repousse les limites de son propre corps par des efforts monstrueux pour faire des scores qui dépassent l’entendement. Le héros qui brave les dangers de la nature pour atteindre un but inouï (le pompier bravant les flammes, le navigateur en solitaire face à la survie et aux éléments marins, l’alpiniste qui affronte la montagne seul), celui qui se dresse contre les lois pour mettre en œuvre son humanisme, bref celui qui fait preuve de courage individuel, n’est jamais dans la tendance, mais toujours dans la bonne direction pourrait-on dire.

 

La peur s’oppose donc généralement au courage et de ce fait, elle est dévalorisée. Elle révèle notre vulnérabilité face aux éléments, aux dangers du monde et de la nature. Autrement dit, la peur et ses expressions symptomatiques (monstres, cauchemars, terreurs) n’est autre qu’un indice de notre petitesse, de notre limitation, de notre non toute-puissance… Forcément, dans un monde où l’individu se veut et se voit comme l’entité ultime de valeur, dur d’accepter que nous ne puissions pas tout, que nous ne soyons pas tout. Monstruosité s’il en est, l’Homme ne serait pas l’unité de mesure du monde ? Le monde n’aurait pas été fait à son image ? Si tel est le cas, alors autant créer des monstres qui rendraient compte de ce qu’on l’on voudrait être plutôt que de décrire ce que l’on est. N’est-ce pas ainsi qu’on peut entendre la prolifération de personnages créés, de constructions mythologiques dans notre ère moderne ? N’est-ce pas finalement le discours de PNL où chaque titre évoque la difficulté à vivre dans un monde où l’individu est l’unique salut ? Comment rester humain dans cette société monstrueuse où le collectif du genre humain se dilue dans l’individualité, le « je », le « moi ».

 

C’est pourquoi, de nouveaux monstres surgissent. Loin d’être aussi mignons que ceux qui bercent notre enfance en nous faisant de tendres peurs, ces nouveaux monstres s’immiscent dans les esprits comme des évidences. Ces nouveaux monstres nourrissent autant les haines entre les individus qu’ils maintiennent un ordre établi qui semble bien fonctionner. Puisque la peur n’est pas admise dans nos sociétés occidentales car révélant une vulnérabilité dévolue aux seuls femmes et enfants, alors celle-ci se donne des atours héroïques. Le racisme est entendu comme l’expression d’une opinion comme une autre et celui qui ose l’assumer est élevé au statut de héros. Le courage politique consiste à transformer sa peur de perdre du pouvoir en promesses de campagne surfant sur les peurs.

 

L’individu doit régler et affronter ses peurs quitte à écraser autrui, quitte à devenir un monstre finalement (au sens moral du terme, à savoir celui qui ne considère pas en autrui l’humanité absolue que celui-ci recèle) pour incarner la puissance humaine. C’est notamment ce que développe SCH qui affine d’album en album son personnage mythique, entre héros et monstre, héros de réussite mais monstre moral qui ne répond pas à d’autres règles que celles qu’il se fixe lui-même. Comme il le dit dans Otto, “j’connais des tueurs que tu trouves adorables”, les apparences restent trompeuses, le mal avancerait-il masqué ? Le costume de héros peut héberger un monstre.

Figure ultime du surhomme nietzschéen, fier de son inhumanité, de son extraction du genre humain pour s’élever au-dessus de lui. Sauf que le surhomme de Nietzsche était un monstre de sagesse, du bien vivre, de l’être avec les autres quand aujourd’hui, le surhomme n’est autre que le monstre moral, celui qui n’a que faire des codes moraux et du vivre ensemble, peut ôter la vie à son semblable. Le rapport moral s’inverse et les codes évoluent comme SCH le raconte dans le Code.

 

Forcément, dur d’évoluer dans un monde où le seul héros possible est en réalité le monstre de notre enfance. Comment se construire une image suffisamment bonne de soi-même si notre vulnérabilité n’est pas reconnue, si nos peurs sont dénigrées systématiquement faute d’être entendues comme des indicateurs de vie et non des barrières au courage ? Comment transformer cette peur pour en faire une force ? C’est précisément la quête initiatique de chacun d’entre nous : apaiser ses peurs sans les renier, mais amadouer ses propres démons.

 

Souvent la musique est un vecteur potentiel de ce cheminement. L’art est un moyen pour exorciser ses peurs, les transformer, voire les rendre acceptables. Pourtant, cela suppose d’abord de les reconnaître, de les affronter. Si elles ne s’expriment pas directement, elles nous reviennent et nous hantent tant qu’elles ne sont pas énoncées clairement, dans leur réalité. Elles sont donc aussi le lit de la poésie et de la métaphore comme le démontrent Orelsan et Damso sur ce titre inédit et équivoque : Rêves bizarres.

 

Les deux rappeurs malgré leurs différences partagent la même angoisse : qui suis-je ? Où vais-je ? Suis-je un homme ? Autrement dit, ils interrogent leur humanité et la manière dont celle-ci s’expérimente tant dans les relations aux autres que dans l’expérience intime du rapport à soi. L’un et l’autre connaissent un succès grandissant et une reconnaissance publique suffisante pour ne pas avoir à s’interroger outre mesure sur leur valeur (entendue comme artistique).

 

Pourtant, l’écart entre la valeur reconnue par le public et la valeur qu’on s’accorde à soi-même est bien grand. La reconnaissance publique ne permet pas d’apaiser l’angoisse d’être un monstre. Cette angoisse présente dans la plupart des textes de Damso est aussi en filigrane dans de nombreux textes d’Orelsan. Quand le premier voit sa monstruosité dans son incapacité à aimer, le second la situe dans son incapacité à assumer ses responsabilités. Est-ce à dire que les monstres modernes sont le jeunisme et la consommation sexuelle ? Peut-être, si l’on écoute l’un et l’autre de près…

 

Néanmoins, peu sont ceux qui dénoncent, même à bas bruit, cet état de fait. Beaucoup en font au contraire un but ultime, la figure du héros par excellence serait alors celui qui consomme les autres à ses propres fins, les manipule à sa guise, en joue comme d’un pantin. A croire que le monstre est désormais la figure du héros et que le pouvoir engendre ses propres monstres ? De qui devrions nous avoir le plus peur ? Des héros sanctifiés par le star-système ou des monstres auto-proclamés ?

 

Benjamine Weil