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Qu’en est-il de l’esprit Hip Hop en 2018 ? Mais de quel esprit parlons-nous ? D’un esprit fantasmatique que des illuminés ésotériques appelleraient dans le secret de l’underground ? D’un esprit quasi immortel et immuable qui insufflerait l’âme du Hip Hop à ses messies ? Ou est-ce un état d’esprit, des valeurs partagées qu’il s’agirait d’incarner ?

Régulièrement, le débat est lancé : qu’en est il de l’esprit Hip Hop en 2018 ? Mais de quel esprit parlons-nous ?  D’un esprit fantasmatique, presque fantomatique que des illuminés ésotériques appelleraient dans le secret de l’underground ? Il serait donc mort et passé dans l’au-delà ? Cela suppose une certaine dose de foi et de croyance qui ferait presque passer la mort de Tupac pour une « fake news ».  S’agit-il d’un esprit quasi immortel et immuable qui insufflerait l’âme du Hip Hop à ses messies ? Il serait une forme de souffle divin adoubant ses prophètes et messies, à l’instar de la Zulu Nation, avec son risque de dogmatisme et de dévotion. Là aussi, la foi est importante. Non pour ressusciter cet esprit mort, échanger avec l’au-delà, mais pour diffuser, représenter, dévoiler le Message.

Ou est-ce finalement plutôt un état d’esprit, un mode de vie, des valeurs partagées qu’il s’agirait d’incarner dans sa vie de tous les jours, non pour convaincre de sa Vérité, mais comme une culture : un ensemble d’éléments caractéristiques des comportements qui font appartenance à un groupe (culturel) : esthétique sonore, visuelle, vestimentaire, allure, démarche, références cinématographiques, musicales, historiques, etc. Dans cette troisième voie, la foi n’est plus ici liée à l’existence hypothétique d’un esprit (mortel ou immortel), mais plutôt à la conviction que cette culture a de la valeur. Qu’elle en a eu hier, qu’elle en a encore aujourd’hui et qu’elle en aura toujours demain. Qui sont-ils alors ces représentants de l’esprit Hip Hop ?

Ceux qui ne sont ni des illuminés cherchant à réveiller l’esprit des années 90, ni investis d’une mission autour de ce que doit être le rap aujourd’hui, mais juste convaincus de la nécessité de cette culture, de son pouvoir et de sa force. Souvent, en s’y attardant, s’observe que ce n’est pas tant dans les succès que cet esprit se retrouve, mais bien dans des parcours de vie (racontés ou non) qui se retrouvent dans les textes, les phrasés chorégraphiques ou les traits de graff. Prenons quelques exemples.

Tout d’abord, allons faire un tour en Belgique. Nouvel eldorado du rap francophone, les belges sont prolixes. Et puis, il y a Isha : le flow détaché (qui devient presque la marque de fabrique belge), joyeux, traitant avec justesse, authenticité et profondeur les thèmes qu’il aborde comme des sujets de réflexion à part entière. Le tout léché par des prods qui servent l’univers à la fois sombre et solaire du personnage. Déjà, dans la Vie Augmente Volume 1, l’intro donnait le ton de son authenticité, lorsqu’il raconte avoir « découvert son sexe en observant ses sœurs par le trou de la serrure ».  Difficile, de ne pas en saisir la réalité brute. Dans Caravanne, il évoque sa vie de nomade qui vadrouille, à la manière d’un Rom (à la fois exclu, apatride, mais aussi intégré à un monde avec des codes différents de ceux de la réussite sociale et de la propriété). Comme eux, « c’est dans la misère » qu’il « trouve la vibe », dans la précarité que la créativité se développe : « j’préfère avoir une caravane, Qu’faire un crédit pour acheter un pavillon dans l’centre » et dans le regard tourné vers l’avenir et non vers le passé pour faire avec son temps : « Y a des anciens, ils comprennent pas que les temps changent ».

N’est-ce pas justement cela l’esprit Hip Hop : ne pas céder aux sirènes de la possession, rester fier de ce que l’on est et de là d’où l’on vient sans renier les apports et les découvertes actuelles ? Transmettre le meilleur de nous-mêmes tant au public qu’aux générations suivantes ? N’est-ce pas une forme d’ipséité (de sens donné à son existence) que vise le Hip Hop dans son ensemble ? En tout cas, c’est ce que Isha nous invite à penser lorsqu’il évoque dans Au grand jamais (la vie augmente volume 2 sorti en mars 2018) combien la souffrance et le traumatisme l’accompagnent à chaque date : « J’entends les hurlements des voyous, j’entends les cris des skaters/J’ai l’air heureux quand je monte sur scène, c’est grâce aux antidépresseurs ». Il n’aspire pourtant qu’à une vie plus calme, à l’apaisement plutôt qu’à la gloire, conscient de ne pas être doté de superpouvoirs même s’il vise l’épanouissement social : « Tous ces lascars m’ont vu partir à pied, en métro, en train/On va revenir en Ferrari dès qu’j’ai changé l’eau en vin ».

Avec toute l’ironie qui le caractérise, Isha nous dévoile ici sa vraie nature sur une prod de BBL : « Je suis un négro en chien avec un manteau en daim ». Pas de fioriture, pas de fake, juste du real : « Vraie identité, fuck les noms d’emprunts » car finalement, l’esprit Hip Hop, n’est ce pas juste mettre ses tripes sur la table ? Réaliser que sa vocation, c’est la vie et le son ? Mais « Comment expliquer à nos génitrices ? Leur dire qu’elles ont adopté leurs fils/Je suis un enfant d’la mélodie ». Ni plus, ni moins, viser le calme et non la divination car « cette violence nous a fait du mal (…) ces images tournent sans arrêt/Maintenant, j’ai choisi le calme ». C’est ici, maintenant et désormais qu’il s’agit de calmer ses ardeurs, non pour rentrer dans le rang socialement, réussir, mais pour mieux vivre et transmettre d’autres valeurs que celles qui nous sont bombardées malgré nous.

ISHA – AU GRAND JAMAIS (Prod. BBL) © Youtube

 

Cette idée du mieux vivre sans avoir à toujours considérer que c’était mieux avant, que le bonheur est mort, qu’il n’est plus possible dans ce bas monde, c’est aussi le contrepied que prennent de nombreux rappeurs non parisiens et notamment l’école sudiste (Montpellier, Toulouse, Marseille, Sète..). Entre l’opérap en préparation sous l’égide de Faf la Rage qui réunit plusieurs générations de rappeurs (LacrapsYoussef SwattsSatde la FF, Shurik’nDemi Portion…), le demi-festival qui se remonte cette année encore au mois d’août et les sorties de Vin’s ou de Lacraps qui s’enchaînent (un titre commun est en préparation d’ailleurs), il y a de quoi faire son marché en termes d’esprit Hip Hop. Dans son dernier clip Par le Bas, Lacraps invite ses compères pour leur faire la place belle. On y voit bien sûr Nizi, responsable de l’ensemble des prods de Boombap 2.0, que Lacraps crédite systématiquement, Viez qui apparaît sur un autre titre alors qu’il n’a pour le moment qu’un EP à son actif et l’une des références de l’esprit Hip Hop en France : Kohndo.

Chacun d’eux reprend en cœur avec Lacraps et son backeur historique Ali Polva : « Croise nous en bas des tours à chantonner/Non, non j’suis plus du genre à pardonner/Ouais faut qu’ça pète à un moment donné/J’ai pas fait tout ça pour abandonner/Les faux prennent chers, tu connais le tarif/Il reste des prods à cogner j’arrive ». Déjà dans Machine à Ecrire, il nous disait combien le rap était une vocation, la seule chose qu’il savait faire, mais ici, il va plus loin. C’est de l’esprit Hip Hop qu’il s’agit et non seulement du rap. Ce n’est pas qu’écrire, c’est les valeurs qui entourent l’écriture qui façonnent l’état d’esprit du rappeur pour qu’il soit Hip Hop : ténacité, convivialité, plaisir inconditionnel au son et un peu d’humour et de légèreté, parce qu’au final, ça aide à faire passer le message (parfois bien mieux qu’un sermon) : de la transmission à tous les étages, même en bas des blocs.

LaCraps x Nizi – Par le bas #BoomBap2.0 © Youtube

En termes d’humour pour faire passer des messages forts sans avoir l’air d’y toucher, le lorrain Taïpan en a fait une marque de fabrique. Quitte à choquer, à surfer sur ce qui rebute le plus, à signifier des vérités avec un air badin, autant le faire carrément semble nous dire Taïpan. Si être Hip Hop c’est dévoiler de l’authentique, du vrai, du brut sans autre forme de fards que la prod et éventuellement la stylistique, alors Taïpan se pose là. Déjà, dans Survole sorti en 2017 et tourné pour partie lors des échauffourées de Bobigny en mars dernier suite au rassemblement pour Théo devant le TGI, il inaugurait le titre ainsi : « Tu m’appelles rêveur ? Mais t’as une carte d’électeur … ». Phrase simple, courte, efficace, sans jugement et pourtant si parlante… Le propre de Taïpan, dire tout en très peu, sur le ton de l’humour car selon lui « si l’on peut rire de quelque chose, c’est que quelque part, c’est suffisamment assimilé ».

Selon lui, rire du pire est la meilleure manière de le combattre. Son public le sait bien, ses détracteurs s’en délectent. Loin d’être dans le dédain, comme son style et son attitude pourraient le laisser croire, il traite de sujets d’actualité et ose ce que beaucoup se contentent d’aborder avec pudibonderie. A croire que venir « d’un bled où l’on trouve plus vite des raisons de se droguer que des raisons de pas en prendre » (Pan 2015) aiderait à regarder les choses en face, sans la fausse semblance parisienne qui se donne des atours d’intellectuelle quand elle pense avec ses intérêts. C’est en tout cas, ce qu’il propose avec le culotté Fiché S sorti fin mars 2018. Le clip relate à la manière d’un documentaire, le parcours d’un jeune (Kevin) parti faire la guerre en Syrie, après son recrutement chez Daesh. Sur le mode de storytelling, il raconte, par le biais d’une lettre envoyé par Kevin à sa mère, son départ, sa vie là-bas et son retour. Dans le texte, c’est bien le manque de réflexion, d’esprit critique du jeune garçon qui sont mis en avant, mais en creux, s’y glissent aussi de vrais éléments de réflexion sociale sur fond d’humour décalé, comme lorsqu’il fait dire à Kevin : « Ici, c’est cool, y a plein d’activités, en tout cas tellement plus qu’à la MJC de la Cité ».

A travers ce clip et ce titre, Taïpan nous met sous les yeux l’impensable actuel : les départs en Syrie ne sont pas tant le fait de musulmans (même salafistes), mais de jeunes français, socialement proches pour certains de ce que les américains appellent les «white trash », déçus de l’école, de la société et surtout en manque de repères : « j’en ai marre qu’on m’appelle Abdelkrim, je m’appelle Kevin, ça y est je m’en souviens, c’est le nom écrit sur mon slip ». Ce n’est donc pas l’immigré qui fait la guerre à la France, mais bien ses propres enfants, ses français de souche enracinés par la crise économique, ravagés par les inégalités sociales et déçus du modèle républicain qui ne leur accorde pas de privilèges. Quand on écoute de près le titre de Taïpan, c’est à croire que les départs de jeunes en Syrie ont les mêmes racines que le vote FN (que le jeune lorrain a de fait plus côtoyé que beaucoup de parisiens). C’est donc les illusions d’un petit monde qui voudrait faire du terroriste l’ennemi des français, l’étranger, le barbare que Taïpan retourne ici avec légèreté et décadence, mais dans l’esprit Hip hop qui ne se tait pas, balance, renvoie le réel dans sa dimension la plus brutale à ceux qui précisément cherchent à se voiler la face.

TAIPAN – FICHÉ S © Youtube

Bien sûr, pas de nécessité à venir des régions pour pouvoir vivre ainsi, mais le petit monde parisien s’en éloigne de plus en plus à grand coups de gentrification qui se retrouve aussi dans le rap game – qui est à distinguer de l’esprit Hip Hop à condition que ce dernier ne soit pas purisme ou passéisme justement. A l’heure où le risque d’institutionnalisation de la culture est grand et réel comme le montrent les débats autour du street art, l’utilisation massive de l’expression « cultures urbaines » recouvrant tout et n’importe quoi, la question posée l’an dernier autour du DE de Danse et autres confusions entre succès de vente et succès d’estime, des banlieusards sont là pour maintenir l’esprit Hip Hop. Que ce soit la démarche historique de Dino Killabizz et Despee Gonzales (St Denis) qui vendent leur CD autoproduit grâce à un site participatif sur la ligne 13, celle de Pejmaxx (Créteil) qui se contente de faire un album quand il a des choses à dire, à l’instar de Flynt qui se fait rare, de Paco (Montreuil) qui ne remonte sur scène que pour le plaisir du public, mais ne compte pas sur le rap pour son quotidien (comme Pejmaxx justement), tous œuvrent pour la rencontre entre les mondes, le partage, le plaisir, la convivalité et l’humour.

Pas de rivalité entre les générations, comme le montre l’affiche proposée notamment par Swift Guad (Montreuil) à l’occasion tant de son album Vice et Vertu volume 3 sorti en février dernier, que du Narvalo Show à venir les 19 et 20 mai à la Bellevilloise, refus de se prendre trop au sérieux et surtout débrouillardise. Non pour juste se faire plaisir entre soi, mais pour donner du plaisir aux autres, mettre en acte ses valeurs, le tout dans la bonne humeur ! Déjà dans La Bonne Blague Paco nous disait « On poussera les barrières, puis on escaladera l’obstacle/Y a plus qu’ça à faire et on fera face à nos actes ». Dans Les bons côtés, extrait de son dernier album sorti récemment Amuse Gueule avec Ol’Zico il rappelle les bases : « on a le groove sale qu’ils veulent/On t’a concocté de la rime/Et mon gars bouge ta petite gueule/Pense aux bons côtés de la iv ».

Paco –  » Allô oui  » – Clip officiel © Youtube

Voilà donc le message à retenir : une pâte Hip Hop plus dans le groove que dans le fond qui se décline en rimes drôles ou profondes ou les deux à la fois, pour faire bouger les corps et redonner du baume au cœur à ceux qui en ont besoin. Finalement, c’est ici et maintenant qu’on en a besoin et non de réveiller des morts qui n’en deviendraient que morts vivants avec leur lot de destruction massive de toutes initiatives positives, développement, mouvement, vie quoi ! N’est-ce pas justement ce que Flynt nous laisse entendre sur son feat sur l’album de Despee City Light dans Hier, c’est déjà loin (titre en soi significatif) : « J’ai les yeux rivés vers 2020, ils voudraient que je rappe comme en 2001/Tant qu’on y est pourquoi pas retourner habiter chez ma mère ? Globalement, la nostalgie, je pense que c’est pour ceux qui galèrent. » Alors que la maturité suppose de regarder sereinement l’avenir au-delà des fantasmes, des craintes liées à l’inconnu, des discours sociaux vantant les mérites d’une jeunesse éternelle et son sillon de nostalgie, c’est bien ça que l’esprit Hip Hop vise aujourd’hui : le refus d’une référence perpétuelle au passé, d’une nostalgie dangereuse qui empêcherait toute forme d’évolution. L’enjeu n’est que de transmettre la valeur du mouvement, qui vaut de l’or, mais n’a pas d’âge d’or, comme le dit Limsa dans Barabas invité par Swift avec Ol’Zico (issu de Vice et Vertu volume 3) : « RDV dans dix ans quand j’refuserai d’rapper au deuxième âge d’or du rap français ». Ne pas céder aux sirènes de la réussite financière, la viser par d’autres biais que ceux qui semblent efficaces à court terme, tel est l’esprit Hip Hop. L’objectif est toujours d’être fidèle à son contexte, même s’il évolue, bouge, change de flow, de rythme, il garde son esprit asphaltique. L’esprit Hip Hop n’a pas de prix, mais il coûte cher en positionnement.

Flynt – Fidèle à son contexte © Youtube

Article de Benjamine Weill

Vous pouvez retrouver l’ensemble de ses articles sur : https://blogs.mediapart.fr/benjamine-weill2/blog/200418/esprit-hip-hop-es-tu-la-0