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Lieux : Because Music
Date : 01/06/17

Interviewée : Keny Arkana
Journaliste  : Christophe

La Scred Connexion a rencontré pour vous Keny Arkana au studio Because Music à l’occasion de la sortie de son album LEsquisse 3, six ans après le volume 2, douze ans après le premier tome, l’artiste répond à nos questions avec une sincérité, une réflexion bien à elle qui force au respect.

lesquisse3C : Bonjour Keny, L’Esquisse 3 sort demain, tes premiers sons L’Intro Feu et Abracadabra ont été plutôt bien  accueillis, comment t’expliques cet attachement du public qui te reste fidèle même après plusieurs années d’absence de l’univers hip-hop?

K : Peut-être parce que je suis fidèle à moi-même, je ne peux pas trop l’expliquer. Je sais que j’ai toujours été sincère que j’ai un public qui me suit parce qu’on partage peut-être la même sensibilité. Après ils m’attendent, ils m’attendent (rire) oui ils sont là, effectivement quand je reviens, mais entre-temps ils écoutent de la musique aussi, enfin j’espère. Mais effectivement, il y a une vraie relation, une vraie fidélité.

C : Est-ce que c’est dû à la diversité de tes engagements où c’est vraiment dû à un réel attachement du public?

K : Ah ça, c’est à eux qu’il faut demander, parce-que même mes actions sur le terrain je ne les médiatise pas.

C : En Scred?

K : Oui je suis une fille de la Scred Connexion Jamais dans la tendance, Toujours dans la bonne direction mon frère. Par rapport à mon public, c’est peut-être le fait d’avoir été fidèle aussi, de ne pas avoir perdu trop de plumes entre-temps et peut-être que c’est dû au fait qu’on n’est pas beaucoup dans mon couloir entre guillemets. J’ai toujours essayé de faire des trucs aboutis sans prétention, des trucs un peu intemporels qui ne sont pas forcément dans le truc du moment, genre le délire fast-food.

C : En France on aime bien les étiquettes paraît-il, on aime bien tout catégoriser, et toi je sais que tu n’aimes pas trop ça d’après ce que j’ai pu ressentir dans tes interviews. Je me suis demandé si tu apprécierais celle-ci : Vivantiste Antipratiarcaliste.

K : Ma meilleure définition c’est une humaine, mais c’est la seule étiquette que je te dirai que c’est cool, parce-que les autres elles limitent un peu même, même celle-ci limite, mais c’est très joli (sourire).

C : On sent que tu t’es beaucoup interrogée sur ce que tu es, ton rôle dans le monde, ton implication,  ce sont des questions qui te traversent tout le temps, qui t’accompagnent dans ton écriture?

K : Quand j’étais petite tu sais, j’étais vraiment une gosse paumée livrée à moi-même. A partir de 9,10 ans, je dormais déjà dans la rue. Il n’y avait aucun adulte avec de l’influence et je me rends compte du pouvoir qu’a eu la musique sur moi. Je vois l’influence que ça peut avoir quand tu es paumée et quand tu passes de l’autre côté, tu prends conscience que la musique, c’est un peu comme la magie, c’est un art qui est invisible. Tu rentres dans le cœur des gens et tu peux influencer leurs émotions et pour moi c’est une responsabilité et essayer de niveler vers le haut, donner un peu de force, un peu d’espoir c’est important, je le vivrais super mal de mettre de la merde dans la tête des p’tits, même des plus grands d’ailleurs ou de vider toute ma merde chez les gens.

C : Tu as de l’influence, donc du pouvoir sur les émotions et les idées de ceux qui t’écoutent ?

K : Oui et du coup, je fais attention avec ça. Après est-ce que je me dis? c’est ma mission sur terre, enfin pas sur terre sans prétention car on est tous incarnés ici pour être nous-même, pour faire des trucs biens. Je ne suis pas dans cette prétention de dire il faut, mais c’est plutôt par humilité et parce que j’ai conscience de ça, par rapport à mon expérience de la musique. C’est pas rien tu vois et quelqu’un qui à un moment donné se retrouve face à un choix, suivant la musique qu’il va écouter ça va l’influencer dans un truc sale. Je suis sûr que les mecs qui vont braquer, ils vont se mettre une musique qui les motive et bah moi, j’essaie par la musique de donner de la force et de les niveler vers le haut, après je dis bien j’essaye sans prétention, mais en tout cas c’est mon intention.

C : Pour toi c’est ça le rôle de l’emcee, de véhiculer quelque chose de positif, mais aussi au-delà, d’intervenir comme tu le fais par exemple sur des dossiers comme Notre-Dame-des-Landes ou comme Nuit Debout?

K : Pour moi la seule mission du MC, c’est rap bien mon frère, arrive avec ton style, après ma vision de l’artiste effectivement c’est différent.

CTu distingues emcee et artiste ?

K : C’est plus général avec l’artiste, la question c’est ton art tu le mets au service de quoi? Pour moi, c’est important de le mettre au service de la Communauté. Je pourrais être peintre et me poser la même question, au service de quoi je pratique mon art, pourquoi je rap? A la base, j’ai pas commencé à rapper pour être millionnaire ou une star du hip-hop, j’essaie de ne jamais perdre le point de vue de pourquoi je rappe. Mais on est tous différents, si un emcee n’a pas conscience du monde, qu’il s’en fout ou veut juste représenter ses potes, sa mère son chien, qu’il le fasse, qu’il ne se mente pas à lui-même à prendre une posture qui n’est pas la sienne. Je suis pour que chacun soit lui- même au moins, je sais que nous n’avons pas tous les mêmes vocations.

 

« Parce-qu’on peut changer ce qu’on veut, tant qu’on ne change pas le système on ne pourra que le reproduire »

 

C : Lorsque tu interviens sur le terrain, c’est toujours hors cadre politique, c’est important pour toi ?

K : Quand tu dis hors-cadre politique c’est-à-dire?

C : Même si tu vas à Nuit Debout, même si tu te positionnes sur le sujet de Notre-Dame-des-Landes, tu ne le fais pas derrière un candidat ou du moins tu n’as pas appelé à voter pour untel ou unetelle malgré tes implications qui sont plutôt d’ordre civil, ou sociétal je dirais.

K : Oui c’est ça, je ne crois pas du tout à la politique politicienne, je crois aux petites actions que chacun peut mener dans son coin. On m’a beaucoup mis d’étiquettes politiques, altermondialiste et plein d’autres machins, mais je ne me suis jamais autoproclamée comme telle. Je donne juste une vision d’un monde qui me fout la haine, je le dis mais ça reste toujours via le prisme de l’émotion, c’est pas tiens je vais faire un discours et t’expliquer la politique, il y a une instru, sa kick, sa va réveiller quelque chose qui m’énerve. Quand je parlais de la crise économique en Argentine, je t’ai pas fait un morceau genre je vais t’expliquer la crise économique en Argentine. J’ai fait un morceau où en l’occurrence je parle de Victoria, je me mets dans la peau d’une petite fille et j’essaye d’apporter un truc artistique, de partager de l’émotion. La musique c’est quand même une émotion, alors que la politique c’est un peu froid et ennuyeux si tu vois ce que je veux dire, alors l’étiquette politique elle me dérange un peu. J’ai juste conscience du monde dans lequel je vis et vas-y je balance des trucs parce-que j’ai la parole. Maintenant la plupart de mes tracks ne sont pas politiques, ça peut être sur des sujets persos, spirituels où je peux juste parler de mon quartier, je ne suis pas encartable, ni de gauche ni de droite ni de rien.

C :  Est-ce que tu as senti un renouveau, ou un changement  politique depuis  l’apparition du phénomène Macron?

K : Tu vois bien que c’est différent d’il y a 10,15 ans, que la société d’aujourd’hui est prête pour une autre forme de politique. Finalement, la majorité de la France a voté pour des gens qui proposaient soit une démocratie plus participative, soit plus de référendum. Plus de ci, plus de ça et on a voté pour des partis qui ne sont plus vraiment les partis traditionnels d’avant. Tu sens que la majorité de la France est anti-système et qu’elle est prête pour une autre forme politique, maintenant ce qu’on nous propose n’est pas forcément une autre forme. Mais la population est prête, ce n’était pas le cas il y a 10 ans, quand t’annonçais que tu ne faisais pas partie d’un syndicat ou bien d’un parti politique et que tu voulais changer les choses, les gens te répondaient impossible! Sauf que ces dernières années, il y a eu de nombreux mouvements sans étiquettes avec un pouvoir plus horizontal, sans forcément de leader, et c’est là que j’en veux un peu à un Mélenchon. Ce mec-là a eu l’intelligence de récupérer tout ce travail de terrain qui a été fait par les mouvements sociaux, notre travail, et il a crée son parti, mais ça il aurait pu le faire il y a 20 ans. C’est un énarque, un franc-maçon, sauf qu’il a compris qu’il y avait un petit filon ici et qu’il pouvait arriver au pouvoir par là, et tous ont à peu près suivi ce schéma. Les gros partis comme LR, le PS, Le Centre ont tellement vu venir la patate des petits partis, que pour moi c’est eux qui ont créé En Marche. On se dit hop on va mettre Macron, on va créer En Marche, on va faire semblant d’être le PS, on va faire semblant d’être là-bas mais en fait on est là, nous aussi on va créer notre petit parti parce que c’est ça que la société attend.

C : Rien ne change pour que tout change ?

K : Comme disait Coluche Si le droit de vote pouvait changer les choses, ça ferait longtemps qu’il serait interdit.

C : On pourrait très bien te critiquer ou même des personnalités engagées comme la tienne, en disant qu’à toujours parler de révolution civile, de soulèvement de la rue, est-ce que tu ne pourrais pas pousser justement à cet état-là sans forcément le vouloir?

K : Oui bien sûr, après faire la révolution pour faire quoi? Moi je parle de révolution totale et plutôt de révolution spirituelle, parce que le système il est d’abord en nous-même. Parce-qu’on peut changer ce qu’on veut, tant qu’on ne change pas le système on ne pourra que le reproduire. Aujourd’hui tu demandes à quelqu’un c’est quoi ton rêve et ben tu vas demander à 100 personnes différentes, ils vont te répondre la même chose, à un moment donné il y a un truc qu’est pas normal, un rêve c’est personnel nan? La disquette du système et tellement intégrée en nous que je ne crois pas en une révolution par les armes. Selon moi, le concept de Babylone est basé sur la domination, la violence et l’esclavage, donc utiliser ses outils là pour le combattre, à mon avis ça ne peut pas marcher, tu ne feras que le nourrir, donc pour toutes ces raisons, je n’ai jamais prôné de révolution armée ou civile, au final j’ai prôné la désobéissance c’est vrai, mais la désobéissance civile.

C : Mais qui peut engendrer des violences policières ou autres?

K : Désobéissance civile, c’est aussi savoir dire non tout simplement, ça veut dire demain en temps de guerre, comme à la Seconde Guerre mondiale, on te montre  une famille juive là-bas, et on te dit de  la mettre dans un train, et bah non je désobéis parce-que ce n’est pas juste!

C : Ça pourrait être moi, ça pourrait être toi?

K : Exactement la désobéissance pour moi c’est pas forcément d’aller frapper, c’est savoir dire Non quand il faut, au bon moment et le flic, ça serait bien que parfois il fasse preuve de désobéissance quand il voit que la lutte qu’il voit en face de lui est juste, alors qu’on lui dit d’aller cogner. La désobéissance c’est aussi dans le refus de l’autorité. Quand je te parle de révolution intérieure, c’est vraiment important pour moi, tout comme la spiritualité, on a besoin de creuser en nous-même. Mais on nous a trop formatés, alors qu’on a des richesses en nous, on contrôle que 10 % de nos capacités, parce que ce système fait tout pour nous réduire, mais en fait l’humain est puissant. Je ne pense pas que par les armes on gagnera quoi que ce soit, les armes appellent les armes, la violence appelle la violence, regarde l’histoire de l’homme ça n’a jamais rien changé chaque fois qu’il y a eu une révolution quelque part. On a reproduit la même chose parce qu’on est à l’image du système et qu’on est toujours dans la domination, toujours dans cette volonté d’écraser l’autre, de profiter de lui et tant qu’on sera comme ça je ne pense pas qu’on pourra changer quoi que ce soit.

C :  Est-ce que tu penses que ce système a réussi auprès de la jeunesse à s’implanter, car si changement il y a, ça devra forcement passer par elle ?

K : Il faut qu’on redevienne des humains, qu’on nourrisse notre humanité avant même de penser à une révolution, pour que l’intérêt de ton frère soit aussi important que le tien sinon, ça sert à rien et la jeunesse d’aujourd’hui effectivement c’est dur pour elle. Entre les télé-réalités, les accès Internet partout. On leur met des écrans, des écrans et c’est difficile de voir le monde ou tout simplement de creuser en soi, quand je dis en dehors, c’est aussi en dehors de soi-même et c’est pas évident. Le monde est de plus en plus dur, j’ai l’impression que c’est plus une jeunesse blasée qu’une jeunesse énervée.

C : Ça passera aussi par un retour à la nature, qui est omniprésente dans ton œuvre?

K : Oui car on fait partie de cette nature, on peut mettre du béton partout, couper tous les arbres, on ne vivra pas longtemps mon frère. On fait partie de l’écosystème même si on se croit supérieur à lui, même si on fait tout pour le niquer avec l’esclavage de la terre et des peuples opprimés. En tout cas la terre t’aide à te reconnecter à toi-même, après je ne dis pas ce que les gens doivent faire mais la terre aide à ça, c’est notre Mère c’est elle qui nous porte et qui nous nourrit.

C : Ça me fait penser à cette expression que tu avais rappelée lors d’une interview Ce n’est pas la terre qui nous appartient c’est nous qui lui appartenons.

K : Il y a un petit de Marseille qui a sorti un morceau il y a pas longtemps, il s’appelle Makiavel,  il dit Niquer la Terre c’est comme niquer sa Mère c’est une autre formule mais qui est très vraie.

C : On va reparler un peu du rap français, c’est souvent en interview quand on pose la question aux MC’s sur leurs habitudes d’écoutes ou sur ce qui se fait de bien dans le rap, en général les réponses sont du genre je n’écoute pas trop de rap et peu de blazes, ou de références sont citées hormis ceux de leurs écuries. J’ai cette impression sûrement personnelle que dans ce rap français spécifiquement, il y a un manque de solidarité entre les Mc’s qui savent et qui sont bons.

K :  Je vais te dire ce qu’on aime souvent c’est écouter des instrus, quand tu es en pleine créa, parfois tu as du mal à écouter autre chose, mais en général tous les MC’s se tiennent au courant de ce qui se fait, on va pas se leurrer on est des vrais passionnés de rap.

C : Tu te tiens à la page, tu ne réalises pas que tes projets dans ta bulle?

: Oui, je reste une passionnée, on pourrait dire que la direction et le message ce n’est pas ce qui me fait vibrer et je peux reconnaître un emcee qui est fort d’un autre qui a moins de talent. Sinon, j’ai beaucoup aimé le dernier son de Médine Portrait Saint, il a un haut niveau d’écriture, il a ressorti les griffes. J’ai beaucoup aimé aussi l’album de Lino, mais tu me diras qu’il est déjà sorti il y a un moment et que c’est un ancien. J’kiff bien toute les équipes autour de Swift Guad, Saké, j’aime bien leur délire, je trouve qu’ils rappent bien. Il y a plein de petits à Marseille que j’aime bien également comme YL que je trouve  très fort. Après il y a écouter et se tenir au courant, c’est vrai que quand tu as connu le rap des années 90 qui te mettait des frissons, c’est dur de retrouver un truc aussi intense, aujourd’hui c’est que pour s’enjailler.

C : J’ai 26 ans et j’ai aussi cette impression…

K : Il y en a qui ont du talent et qui sont forts, le morceau Grand Paris je trouve que le couplet de Lartiste est ouf. Il y en a plein qui ont leur talent même Sofiane a fait des trucs super récemment. Damso très fort également, Nekfeu aussi, des gens de la MZ on fait des trucs pas trop mal même s’il ne sont plus ensemble.

C : Pourquoi on a cette impression qu’il n’y a plus de contenu, mais juste des personnages, des références aux séries ou aux mangas dans des rimes mis bout à bout?

K : Parce-que quand tu arrives, que tu es  juste sincère et qu’il n’y a pas de personnage tu déchires. Regardes Jul, Damso, les gens arrivent vrais et il niquent tout. Même PNL dans leurs délires ils sont authentiques. Tu sais, tu peux créer tous les personnages que tu veux, prendre toutes les postures de gangsters, tu ne pourras jamais briller comme quelqu’un qui est lui-même, et c’est peut-être ça le problème aujourd’hui. Peut-être qu’il y’ en a beaucoup aujourd’hui qui ne sont pas eux même, quand un emcee arrête, un autre le remplace.

C : Ils sont interchangeables?

: A un moment donné les gens qui sont vraiment eux-mêmes, ils ne sont pas interchangeables et pourtant tout le monde est unique. Tu préfères être toi ou avec le troupeau et te mélanger? Ceux qui sont restés eux-mêmes, personne n’a pu les remplacer. On ne remplace pas un Luciano, ni un Oxmo et je pourrais t’en citer plein.

 

« J’ai arrêté l’école à 12 ans, car la juge m’a dit que j’étais  inscolarisable, alors que l’école est obligatoire jusqu’à 16 ans »

 

Keny_Arkana_157∏KoriaC : Petite question un peu psychologique, on connaît tous un petit peu ton histoire, du moins ceux qui te suivent, on sait que tu fuguais pas mal vers l’âge de  9, 10 ans. Tu voyages beaucoup, tu es souvent sur les routes, des fois tu pars un an, deux ans voir plus, tu es toujours en fuite, tu es toujours obligée d’être en mouvement ou tu as juste du mal à te poser quelque part ?

K : Il n’y a que quand je saute dans la vie sans trop savoir où je vais que je me reconnecte à moi-même, c’est pas vraiment une fuite c’est plutôt une reconnexion à moi-même et j’en ai besoin. C’est bizarre je sais, effectivement j’ai grandi comme ça entre la musique, la fugue à partir de 14,15 ans mes fugues étaient internationales, j’étais partout en Europe. C’est vrai que c’est mon truc de plonger dans l’inconnu, quand je voyage j’ai l’ impression de voyager avec Dieu mon frère, de me reconnecter à moi-même.

C : Tu ressentais ce besoin de  partir ou c’était plus par contrainte, comme tout le monde subit les aléas de la vie, est-ce qu’on pourrait  dire qu’après tout, au regard de ton expérience, de ton âge, que finalement, ça a été bénéfique pour toi, pour te forger ta personnalité?

K : Quand je fuguais au début c’était pas par plaisir, quand tu pars à 9, 10, 11 ans c’est pas pour la grande aventure, c’est plus une fuite. Mais à partir du moment où les foyers devenaient  de plus en plus fermés, ça devenait presque un jeu, du genre Ah ouais je peux pas sortir?  Pour moi c’était mon école de la vie, la débrouille, la fugue, le voyage, les rencontres…

C : Tu n’as pas vraiment connu la famille idéale on dirait, avec deux parents derrière toi, le chien, la maison et le Qashqai garé devant. Tu te définis comme quelqu’un de hors système qui a vécu comme tel et qui l’est devenue. Tu as réussi à te forger une moralité forte, et on sent que tu as beaucoup creusé en toi même. Est-ce que c’est ce modèle là justement, familial, école, bac, études qui nous conditionne en sous-main à rentrer dans ce système que tu décris?

K : J’ai arrêté l’école à 12 ans, car la juge m’a dit que j’étais  inscolarisable, alors que l’école est obligatoire jusqu’à 16 ans. Est-ce que c’est le fait que je n’étais pas à l’école, que j’ai fait plein de rencontres pendant ces années-là? A cet âge je rencontrais que des gens plus grands mais j’aimais ça. A l’école il n’y a que le cerveau de la logique qui fonctionne, alors que dans la rue c’est dans la débrouille, l’intuition, sentir les choses à l’avance, savoir lire un peu dans les yeux de l’autre, bien au-delà des mots.

C : Savoir à qui faire confiance?

K : Exactement dans la rue il y a cette  part d’intuition qu’on développe peu à l’école où on est moins confronté aux risques donc plus détendu. Seul la logique fonctionne, la concentration, les 8 heures par jour. Peut-être qu’on ne muscle pas pareil le cerveau à l’école, c’est la compétition, c’est lève le doigt ferme ta gueule et c’est aussi la discipline. On t’apprend pas à être, on t’apprend à avoir, avoir de bonnes notes, avoir un métier, avoir une bonne articulation, avoir une maison. On ne te dit pas, toi quelles sont tes possibilités, ta sensibilité? On a tous des talents différents et c’est vrai que l’école c’est un peu l’usine où on met tout le monde dans le même moule et on ne s’intéresse pas à l’individu. Ceux qui sont au fond de la classe et qui décrochent, on va dire que c’est des teubés, alors que ça peut être les plus intelligents, juste qu’ils ont trop de vivacité , et n’arrivent pas à rester concentrés 8 heures . Tu sais, même pour un adulte rester 8 heure d’affilées  à écouter quelqu’un c’est vraiment dur, et il veulent mettre l’école obligatoire à 3 ans, alors qu’à 3 ans un enfant est censé être avec sa mère, pas censé se lever à 7h et porter son cartable avec des coups de pression , l’angoisse ou l’humiliation de certains profs. Tu veux pas réciter ta poésie parce que tu es trop timide, tu le fais quand même, avant on pouvait même te faire porter  un bonnet d’âne. Maintenant que j’ai un peu votre taille je dis Non, que je n’arrive plus à votre genou, je dis Non! J’en sais rien, peut-être que je manque de discipline dans ma vie, peut-être que je manque de concentration aussi.  Et puis, il y a plein de gens qui sont anti-système et qui sont allés à l’école et d’autres qui n’y sont pas allés et qui prônent le système. Après j’ai tellement vu les violences du système français sur les enfants de foyer, que ce truc des droits de l’homme déjà à l’époque, ça me faisait buggé. Pour moi ce mensonge ne peut être vrai, j’ai subi mon premier passage à tabac par la police j’avais 13 ans, ils m’ont défoncée, je faisais juste une fugue! J’ai vu que quand t’étais un enfant de foyer on s’en battait les couilles de toi.

C : Sinon tu pratiques toujours le karaté? (sourire)

K : (Rire) Tu parles du sport? Parce-que je n’en ai jamais fait. Bon allez juste une fois au Mexique, il y a avait ce connard qui nous a manqué de respect, je ne savais pas comment me venger et je lui ai fait ses poches, c’est pas vraiment une fierté. Il nous avait tellement insulté, je n’ai pas su quoi faire d’autre,  ça faisait au moins 20 ans que je n’avais pas fait ça.

C : Par rapport à tes voyages, le fait que tu sois  toujours en fuite comme on disait tout à l’heure, ça te donne pas des envies parfois de te poser, d’avoir une famille, des enfants, dans un petit endroit que tu as découvert dans le monde?

K : Bien sûr, et je pense que ma retraite est pour bientôt. Quand je serais en mode famille, déjà je ne serais pas en France et quand  je prendrais un break ça ne sera pas  3 ans…

C : Ton histoire est assez belle et attrayante pour attirer le cinéma.

K : C’est hyper prétentieux je trouve , peut-être que je pourrais être une bonne comédienne, faudrait demander aux contrôleurs et aux flics (rire) mais ça prend du temps et je sais pas si je me supporterais trop à l’image, mais bon, si tu fais un film tu n’es pas là que pour te regarder. On me propose souvent des rôles qui correspondent à l’image que se fait le réalisateur de moi. Si un jour ça devait m’intéresser, ça serait peut-être pour un rôle qui n’a rien à voir avec moi, dans une autre époque pourquoi pas ou un autre pays, il faudrait qu’il y ai un challenge. Si c’est pour faire une rappeuse dans un quartier ou une révolutionnaire dans une émeute je ne prendrais pas forcément. A ce qu’il paraît, j’ai inspiré un réalisateur dans un film sur Batman sorti en 2011, pour son personnage Lady Urbana une emcee. C’est une Histoire de Batman qui se passe en France et où le gouvernement veut me tuer.

C : Il y avait du challenge pour le coup?

K : (Rire)Tu sais que tu seras le seul média à qui j’ai parlé de ça, je crois que jamais personne ne l’a jamais vraiment capté (rire).

C : Une dernière question, j’ai vu que tu avais un petit tatouage sur le bras droit, juste par curiosité ça représente quoi?

K : C’est très vieux, c’est quand j’avais 15 ans imagine….

C : C’est ton prénom?

K : Je ne préfère pas forcement en parler…

C : On respecte ça en scred!

K : Merci mon frère, merci pour l’interview et pour tes futurs projets.

C’était Christophe pour la Scred Connexion, on remercie Keny Arkana, Mokless, Lisa et Filipe.

Retrouvez L’Esquisse 3 de Keny Arkana ici >>

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