SCRED RADIO
block

Lieux : La Place
Date : 11/05/17

Interviewé  : Olivier Annet N’Guessan
Journaliste : Christophe

Il est 19h30 quand j’arrive à La Place pour interviewer Olivier N’Guessan l’organisateur du Wu Lab. Je suis envoyé par la Scred Connexion, plus particulièrement par Ahmed Koma, qui m’a laissé son nom ainsi que celui de Mourad le directeur adjoint de La Place, en guise de laisser passer à l’entrée. Plus tôt j’ai appris que le Wu Lab est d’abord né d’un livre écrit par Olivier N’Guessan lui-même, un journaliste hip-hop, très actif dans les années 90, spécialiste du rap américain, qui s’est fait connaître par l’intermédiaire de sa plume dans le magazine RER.

WU LAB Arash KhaksariJe connais déjà le lieu, pour avoir assisté à un concert au début de son ouverture, mais c’est la première fois que je m’attarde à l’espace expo. Mourad par une brève inclinaison de la tête, m’indique Olivier noyé dans une foule de mains et de questions. Après lui avoir tendu la mienne, pris contact avec Orianne l’attachée de presse de La Place, relevé quelques infos sur l’agenda, j’apprends ma première grande leçon dans le travail de journaliste qu’est la patience. Mais c’est à peine si je vois le temps passé en déambulant dans le Wu lab. Je rencontre les gars de Parasite Eyewear, des créateurs de lunettes high-tech Wu Tang basés dans le Jura. J’échange avec David Lyman un grapheur du Connecticut qui réalise de remarquables motifs avec un stylo noir très fin. Il y a même des artistes japonais qui mêlent dans leurs œuvres culture traditionnelle et Hip-Hop pour un résultat étonnant. Tous ces artworkers ont en commun d’utiliser le logo du Wu comme un symbole, un idéogramme devenu presque intemporel.

Le crew new-yorkais qui fête ses 25 ans à l’occasion de cette avant-première mondiale, a réussi à créer une marque fédératrice essentiellement axée sur le haut de gamme et l’exemplaire limité. Ce côté hip-hop/business assumé me semble beaucoup plus prononcé aux USA, et donne ici l’impression d’être dans une sorte de galerie prestigieuse dédiée au hip-hop. D’ailleurs le champagne est gratuit, les chaines de télévision sont là, et les tracks de Wu Tang que balance le dj font qu’on bouge la tête machinalement presque sans s’en rendre compte. John Mook Gibbons directeur management du Wu est présent, accompagné également du Dj officiel du Wu Tang ; Dj Mathematic. Dans un discours sobre et sans strass qui contraste avec le côté un peu branché du lieu, Olivier remercie toutes les personnes qui ont participé de près ou de loin au projet. Pour ma part, il est difficile de ne pas être impressionné devant tous ces acteurs du hip-hop français et international. Après plusieurs tractations, d’échanges de cartes, de rencontres furtives, d’indications et de contres indications, je m’apprête finalement à interroger Olivier dans une arrière salle de concert, il est 21h30…

 

Retranscription

 

C : Bonjour Olivier peux-tu te présenter pour ceux qui ne te connaissent pas ?

O : Je m’appelle Olivier N’Guessan, journaliste hip-hop depuis les années 90. On me connait sous le nom d’Olivier N’Guessan, mais comme des N’Guessan il y en a beaucoup en Afrique, c’est souvent qu’on ajoute un 2ième p’tit nom, d’où Olivier Annet N’Guessan. Je suis d’origine ivoirienne, j’ai grandi sur Paris, et j’ai toujours aimé la musique, j’ai toujours été poussé à faire plein de choses, mais parfois ça me fait bizarre de voir des jeunes me dire « tu m’as inspiré » (rire)c’est là où tu te rends compte de la force de l’écriture.

C : Il y avait une proximité particulière avec le Wu Tang Clan, avant l’élaboration du projet ?

O : C’est venu comme ça, au fur et à mesure par des rencontres de la vie, au départ je ne connaissais pas Mook du Wu Tang Management, mais j’étais proche de U-God, et de projet en projet j’ai fini par rencontrer Mook.

C : Tu étais le liant entre la scène française et la scène américaine, voir New-Yorkaise ?

O : Grâce à mes voyages, certains rappeurs français me demandaient de faire des collaborations avec des rappeurs américains, je connaissais beaucoup de rappeurs des années 90, que ce soit les Brand Nubien, Ganstar, Dj Premier etc…

C : Est-ce que tu finançais toi-même tes voyages ?

O : A l’époque on avait quelque chose qui n’existe plus trop aujourd’hui, le voyage de presse. Aujourd’hui tout le monde voyage, mais au milieu des années 90, tu avais les maisons de disque comme Sonny et Universal qui te payaient pour que tu puisses rencontrer des artistes qui n’avaient pas cette opportunité. Quand on t’appellait, pour te dire que t’allais à New-York le lendemain pour rencontrer RZA, ou encore LL Cool J, t’étais plutôt content. J’ai pu approcher des groupes qui commençaient à devenir mythiques en Europe, voir quasi-légendaires. Les rappeurs US n’allaient pas en Europe, ils n’avaient pas le sens du voyage. Ils venaient du ghetto, voyager c’était un grand truc, avoir un passeport encore plus exceptionnel. Je connaissais des emcees qu’étaient persuadés de pouvoir voyager dans le monde entier avec leur carte d’identité américaine, c’était un grand fait de pouvoir changer de continent, quelque chose de fou à l’époque.

C : Tu as rencontré tous ces emcees à leurs débuts, tandis qu’en Europe on avait une image assez mercantile du rap américain, où l’on se fait beaucoup d’argent ?

O : Ce sont des gens qui ont galéré, certains ont beaucoup souffert, et l’argent ça part vite. J’ai été invité chez eux, j’ai pu rencontrer leurs mères, c’était vraiment roots, mais ça me plaisait parce que c’était le real hip-hop. Tu pouvais aller à une soirée, croiser Fat Jo, lui serrer la main parce-que tu étais avec des connaissances en commun, c’était exceptionnel, il n’était pas encore venu en Europe, d’un coup t’étais avec Big Pun, puis tu repartais à une autre soirée où tu croisais Two $hort et Usher. Tu rencontrais que des MCs, du genre putain j’achète son cd à paris, et il est à coté de moi en ce moment-même à New-York.

C : Tu fais beaucoup de référence au rap américain, tu écoutes du rap français aussi ?

O : En fait j’aime le rap français, mais je suis très exigent, donc j’épure énormément.

C : Par rapport à quoi, à la prod, à la portée du message ?

O : Pas forcément car le message est parfois meilleur qu’aux USA, mais je penses qu’ils pourraient mieux travailler, le rap américain, c’est comme tout, nous en France on a des spécialités, mais à la base le rap il n’est pas né à Abidjan, le rap c’est les USA. De plus dans le rap français, il y a un réel problème de transmission des savoirs, qui est vraiment une lacune. Aux USA les Djs et les danseurs se connaissent tous entre eux, il y a une certaine interférence, par exemple même si tous les jeunes ne connaissent pas le Wu Tang Clan à proprement parler, ils connaissent quand même les titres, ou on entendu plein de choses relatives au groupe.

C : Pour revenir à l’expo, quelles sont les contraintes pour créer ce genre d’événement, malgré ton carnet d’adresse, ça t’a pris combien de temps ?

O : Ça a pris deux ans quand même, c’était dur, même si je connaissais le Wu. Il y a Mook ce soir, Mathematic aussi, mais je pense qu’il y a très peu de gens qui auraient réussi à monter ce genre d’exposition, sans me vanter, et avoir l’aval de RZA, rencontrer certains membres du Wu Tang. Ce n’était pas facile d’organiser ça, car en même temps j’écrivais le livre. J’ai tout géré, je suis content que le projet ai pu aboutir, mais les gens comme je le dis qui s’attendent à voir le string d’une fan jeté sur la tête de Method Man, c’est pas vraiment le but de l’exposition. De plus il faut faire attention à ne pas privilégier un tel ou un tel, parce qu’ils sont 9 voire 10, même si ODB est mort, Capadonna a toujours fait partie intégrante du Wu Tang, et souvent les gens l’oublient, j’aime bien le rappeler en interview.


C : Pour quelles raisons à ton avis ?

wutang.njnG2qroyYrXO : En fait le problème qui s’est posé, sur les enregistrements de certains albums, souvent certains membres étaient en prison. C’était le cas de Capadonna lors de la sortie du 1er album du Wu Tang (36ieme chambers) et ça, ça fait partie de la connaissance, ce sont des choses qu’on transmet au gens. Aux USA les gens savent, Capadonna c’est Wu Tang directement, en France on aura plutôt tendance à dire qu’ils sont 9.

 

C : Tu t’es entouré d’artistes du monde entier pour le Wu Lab ?

O : Je voulais que l’on puisse présenter un travail de fond, un vrai travail artistique, j’ai vraiment voulu rendre hommage aux artistes du monde entier qui ont fait des choses avec ce logo. Le Wu Tang a cette particularité pour l’édition limitée, chez eux c’est un truc de fou, avec la sortie de la basket DunkWu c’est la première fois que Nike faisait du hors sport pour seulement 36 paires.Il y a eu également un CD qui est sorti en un seul exemplaire (Once Upon a Time in Shaolin). C’est grâce à cette force de penser toujours avant-gardiste depuis vingt-cinq ans que le Wu Tang a pu traverser toutes les générations. Ils sont toujours restés proches, comme une famille avec des cousins de cousins et des ramifications exceptionnelles.

C : Tu es également expert en assistance médicale, qu’elle est le point commun entre ton métier et ta passion du hip-hop ?

O : Disons que quand je sauve un enfant qu’est né avec des problèmes cardiaques, ça me permet de relativiser sur ma situation, c’est ça ma satisfaction. Dans la musique je suis un passionné mais il y a des choses plus importantes dans la vie, et c’est pas que le côté on va acheter des baskets et des cds, il y a une réelle souffrance dans le monde. Quand je vois Mook, il était chauffeur de bus quand il s’occupait du Wu Tang. Il avait l’amour pour les siens mais ça ne payait pas son loyer, ni le lait pour ses enfants. Il m’a toujours dit, la musique tu en feras, mais garde toujours ton métier à côté.

C : Tu as dit dans une interview sur Noisey avoir rencontré Puff Daddy accompagné par son garde du corps jusque dans les toilettes, aux États-Unis on ne plaisante ni avec la sécurité ni avec le business, tu en es la preuve ?

O : Le black américain c’est vraiment différent de nous, c’est au niveau de la compréhension du hip-hop, quand tu vas en Louisiane tu as des villes comme Bâton-Rouge, c’est hallucinant cette pauvreté, cette violence et tout ça se recentre dans le rap. Il y a aussi ces gens, qui sont là à toujours guetter les artistes, pour les racketter mais ça, on n’en parle jamais. Il y a ce côté solidaire et sécuritaire beaucoup plus fort qu’en Europe. Dans mon expérience du hip-hop international, il y un exemple qui m’a marqué et je vais finir avec ça, je suis allé à une soirée où tout le monde se connaissait, et où les gens payaient systématiquement beaucoup de boissons ou autres produits. J’ai demandé pourquoi vous payez autant, et on m’a répondu c’est un frère qui fait la soirée, et si c’est le seul moyen de l’aider pour faire tourner son business alors on le fait. C’est cette solidarité cette force qui m’a aidé quand j’étais très malade. Un des sales manager du Wu Tang est devenu le parrain de ma fille, jamais je n’aurais pensé qu’un jour j’aurai pu compter sur un américain en cas de souci, quelqu’un qui n’est pas du continent.

C : Aujourd’hui tu as 44 ans, est-ce qu’on ne sort jamais du rap une fois qu’on a mis le pied dedans ?

O : C’est addicted, le but ce n’est pas d’en sortir, mais de le voir autrement, et je ne vois pas le rap comme quand j’avais 18 ans. Mais pour moi ça reste très fort, même si je pense qu’on a eu un âge d’or qu’on ne reverra plus jamais, en particulier en 92/93, il y avait tellement de choses, chaque jour tu pouvais tomber sur des albums et des maxis incroyables.

Merci à Olivier, Mourad, Oriane et Koma

Participez au financement du 1er livre sur les dérivés graphiques et artistiques inspirés du WU TANG CLAN

Suivez toute l’actualité de La Place et du Wu Lab ici >>

icone-facebook        icone-facebook