Ce 2 septembre 2017, s’inaugurait la plaque commémorative en l’honneur d’Azrock où une esplanade porte désormais son nom, décédé un an plus tôt, à Montreuil. Grâce à l’action de sa famille, du collectif formé à cette occasion et le concours de la Mairie, celui qui a œuvré pour la promotion de la culture HipHop est désormais immortalisé par les institutions. Dans son sillon, c’est toute la culture urbaine qui se retrouve inscrite comme un mouvement désormais reconnu et ayant droit de cité. Cependant, quel est cet héritage laissé par les pionniers du mouvement ? Où en est le mouvement aujourd’hui ? Peut il se réduire à une nostalgie d’un « âge d’or » révolu ? N’est-il pas l’heure de faire un bilan de la reconnaissance sociale du mouvement ?

Déjà en 2003, Swift Guad, autre figure du HipHop Montreuillois scandait « On dit que le rap est mort », constatant que celui-ci était « tombé en dépression, en s’inventant des névroses ». Qui dit névrose, dit fixation dans le passé qui semble indépassable au sujet. Le propre de la névrose est de reproduire indéfiniment le lieu du traumatisme. Quel est donc ce traumatisme qui fait revivre indéfiniment aux puristes une souffrance nostalgique puisque 15 ans après, ces questions restent au cœur des débats sur le mouvement ? Est-il lié comme beaucoup le pensent à l’introduction du showbizness dans un mouvement « a priori » dégagé de ce type d’enjeux comme Swift lui-même l’évoque dans Testament en 2016 (Masterpiece en collaboration avec Mani Deïz)? Ou n’est-ce qu’une crise plus globale qui impacte la manière dont chacun perçoit le temps qui passe et la manière dont les générations se succèdent sans toujours se comprendre ?

Swift Guad évoque la possibilité que cette mort soit avant tout une mise en berne des valeurs à l’origine du mouvement, sans pourtant y souscrire totalement, car il conclue Testament par l’idée que « on dit que le rap est mort, mais peut-être n’est-ce qu’une légende ». Sous-entendu, cela n’est pas forcément une mort, mais plus une transformation qui suit finalement, le mouvement de la vie. C’est d’ailleurs, ce qu’il agit en surfant sur les différentes vagues et en alliant les générations et les styles notamment dans ses projets Vices et Vertus (dont le volume 3 sortira en 2018). Ainsi, au-delà de la rentabilité potentielle (qui appartient à la culture économique et non à la culture artistique, même si elles peuvent se rejoindre, elles restent distinctes), c’est bien la vivacité du mouvement qui reste sa vocation. Cette vivacité suppose de l’entendre comme un vivier, une pépinière et non comme une poule aux œufs d’or. A l’instar d’Azrock justement, l’enjeu est le partage et la rencontre et non la division par catégorie. L’objectif n’est pas de faire un tube en soi (dont la recette a été donnée par Damso dans Comment faire un tube sur son premier EP en 2014), mais bien de permettre les découvertes, les ouvertures, les surprises. Bref, d’ouvrir les possibles tout en continuant en filigrane de raconter ce que chacun perçoit de la vie. Ce faisant, « le rap est responsable et reprend la main » (Joey Starr, Chaque Seconde, 2007), au lieu de se faire dicter ce qu’il doit être ou non, il se définit par lui-même et par ses acteurs. C’est d’ailleurs, ce qu’évoque le groupe La Canaille mené par Marc Nammour (autre artiste montreuillois) dans 11.08.73 en retraçant l’émergence du mouvement à la première personne signifiant ainsi la nécessaire évolution de ce mouvement selon son gain en maturité, voire en responsabilité. Le HipHop est en soi évolution et transformation, il n’a donc pas d’essence.

Ainsi, selon le parcours (et l’âge) de chacun, les thèmes et modalités d’expression varient. Chacun s’en empare à partir de là où il en est dans sa propre vie et son rapport au temps qui passe.  Puisque ses acteurs sont autant adolescents qu’approchant la cinquantaine, comment avoir un discours et une perception unique, linéaire ? Forcément, les thématiques et les modalités d’expression changent car les expériences agissent sur les perceptions du monde. La sagesse de la culture HipHop n’est-elle pas justement dans ce bilan des anciens sur leur apport initiaux et les développements actuels ? Cette sagesse doit-elle forcément s’inscrire en contre des innovations actuelles ou peut-elle s’en emparer ? Cette conscience du temps qui passe et de son action sur nos propres perceptions est résumée par AL (Matière Première) dans La deuxième partie justement (2016). Admettant « mes goûts, mes choix, mes idées se sont métamorphosées », il se souvient vouloir « tout niquer, maintenant j’vais peut-être pas oser » puisqu’à l’approche de la quarantaine, c’est aussi cette insouciance qui nous quitte progressivement sur l’autel des conséquences de nos actes (de la responsabilité en somme). Toutefois, AL constate que sans vouloir « lâcher le rap », « ça ne va pas me soigner ». Le rap et avec lui le HipHop, est expression, modalité d’existence, mais n’est pas un salut, ni une puissance magique. Il n’est ni bon ni mauvais en soi ni pour les écoutants, ni pour les rappants, mais c’est ce qui en est fait qui permet son pouvoir ou non. Il n’est ni posture, ni code prédéfinis, mais évolution et adaptation. Ainsi, les jeunes s’emparent de l’audacieux, de cette place laissée par leurs aînés… la mort dans l’âme. Car vieillir n’est pas aisé dans une société qui valorise plus la vaillance que la sagesse.

Finalement, comme l’évoquait KoHndo en 2016 dans Le compteur tourne : « la vie nous brûle comme une clope, égaré et seul, Mon compteur tourne en boucle et les gens font la gueule, Que Dieu nous vienne en aide, tende une perche à nos peines, On veut tous le minimum rester posés et zen », n’est-ce pas cette forme de paix que nous recherchons tous ? Cette quête n’est pas propre au HipHop, mais celle de tout être humain qui cherche le sens de la vie. Elle est foncièrement philosophique, existentielle, mais suppose de se regarder avec authenticité et une forme d’honnêteté qui n’est pas toujours aisée. Elle suppose une maturité et une prise de conscience des conséquences de nos actes que la jeunesse peut occulter légitimement. D ABUZ dans le titre qu’il écrit pour la compilation L’indépendance en action (2017) La vie qui passe, revient sur son parcours et la manière dont il a vécu le mouvement et ses développements selon les périodes de sa vie. Par-là, il propose une sagesse existentielle qui renvoie chacun à ses propres choix et à ses actes dont les impacts se reconnaissent avec le temps : « la vie peut être glissante, tu le verras en lisant le livre ». Mais la vie n’est rien en soi, elle est, elle passe, mais c’est ce que nous en faisons qui fait la différence (comme le HipHop et le rap finalement): « ce n’est rien, c’est juste la vie qui passe, où les joies et les souvenirs s’effacent, elle joue son rôle de façon efficace, mais méfies toi de ne pas être le dindon de la farce.  Ce n’est rien, c’est juste la vie qui passe, mais tout s’efface, même les malheurs se tassent, tu as vite fait de te la prendre en pleine face, et les traces s’effacent comme un papier qu’on froisse ».

C’est donc bien le souvenir et l’apprentissage qui font la maturité, mais cette maturité ne s’inscrit pas contre la jeunesse, elle en est la suite logique. Vieillir fait partie de la vie, pour tout à chacun, même les rappeurs. Cela ouvre de nouvelles perspectives et modifie le rapport au monde, mais ce n’est pas que mauvaises choses. C’est ce que MC Solaar évoque aussi pour son retour après dix ans d’absence sur des beats modernes, voire surprenant pour des oreilles puristes. Dans Sonotone, qui allie autotune, enregistrement de chants et flow rapide comme un clin d’œil à la jeune génération, Solaar fait le bilan. Il constate qu’il a « des rides et des poches sous les yeux » et que sa rage de vivre se transforme « comme à 20 ans j’ai avalé le printemps », mais maintenant, « ça sonne faux, je veux le feu et la forme, déformer le monde monotone et morne, comme chaque printemps me pousse vers l’autonme ». Puisque «rien ne se perd et tout se transforme», l’apport des aînés n’est pas à considérer comme un dogme, mais comme une base sur laquelle les jeunes s’appuient pour la modifier et les jeunes permettent à leurs aînés de continuer d’être étonnés, surpris et donc d’apprendre encore et encore. En se défaisant de la nostalgie, c’est non seulement la dépression mélancolique (qui s’étudie sur le versant psychopathologique comme un empêchement à saisir l’instant dans ses possibles) qui s’évite, mais c’est aussi une nouvelle forme de vie se fait jour. Celle qui permet de profiter de l’instant, d’avoir conscience du temps qui passe, de la nécessité de laisser une trace, d’exister pour soi, mais surtout pour les autres. Quand à 20 ans, on rêve sa vie, essentiellement pour soi, à 40 et plus, force est de constater qu’il devient nécessaire de la vivre pleinement au milieu des autres (de nos aînés comme de nos descendants). C’est ainsi que Solaar remercie le mouvement d’être toujours en mouvement en lui proposant un nouvel opus et que Montreuil a inscrit dans son patrimoine culturel et urbanistique le mouvement HipHop. Les narvalos ont encore de belles heures devant eux et son désormais reconnus comme des acteurs incontournables dans le débat social comme le montre le développement des conférences sur le genre musical (comme celle à venir à Nanterre en mars 2018), les différents festivals portés par des artistes eux-mêmes (Scred festival au New Morning, Demi-Festival à Sète) ou le développement des collaborations intergénérationnelles. C’est d’ailleurs, l’objectif de Swift Guad poursuivant ainsi l’héritage de son aîné Azrock tant par la remise en place du Narvalo City Show qu’en envisageant la réunion des genres musicalement et textuellement… To be continued…

Par Benjamine Weill